Kessel

Le jour où j'ai douté du féminisme

Douter de la fin des violences sexuelles

Perdre PiedS
2 min ⋅ 18/05/2024

Bonjour à tou-te-s

Dans cette première lettre, je vais vous raconter une rencontre datant d’il y a quelques mois. J’avais été invitée par une association féministe. Elle cherchait à obtenir des solutions auprès de la mairie afin de réduire le nombre de violences sexuelles qui avaient lieu chaque année lors d’un très gros festival organisé par la ville.
L’élue a commencé à nous exprimer « qu’il n’y avait pas ces problèmes avant » (???), que cela avait « commencé depuis quelques années » (oui quand davantage de victimes ont commencé à parler donc) et que c’était sans nul doute dû au « nombre de gens n’étant pas de la région et à la drogue » (mais c’est bien sûr).
Ils allaient donc lutter contre la drogue, augmenter les contrôles d’identité (car on sait bien que c’est marqué sur une CNI si on va agresser sexuellement) et rappeler les peines de prison encourues.
Dans ce genre de situations, la prise de parole claire n’est jamais simple. Beaucoup de municipalités n’en ont pas grand-chose à faire des violences sexuelles tant qu’il n’y a pas une couverture médiatique vraiment importante. De plus ce genre de très gros évènement est une manne économique dont la ville ne peut se passer. Il est donc compliqué de se mettre à dos les élu-es et on doit soigner sa parole, ce qui n’est pas mon fort.
J’ai poliment rappelé que certes, certaines drogues désinhibent, peuvent faciliter un passage à l’acte mais que mettre toutes les drogues dans le même panier serait une erreur. J’ai aussi souligné que les femmes prennent également des drogues sans pour autant agresser sexuellement qui que ce soit.
Là j’étais évidemment coincée pour parler de l’alcool : dans cette manifestation, énormément d’alcool est consommé, les restaurateurs et cafetiers la voient – avec raison – comme une manne économique. Demander le bannissement de l’alcool de cet événement était évidemment irréaliste même si hautement souhaitable. Dans un pays où une journaliste dit à un homme qui a arrêté de boire qu’il est devenu chiant, c’était de toutes façons mal barré. Arrêtons-nous un instant. Bien évidemment, je ne prétends pas que l’alcool est le seul responsable des violences sexuelles. Mais il est connu pour faciliter, et non créer, pas mal de passages à l’actes. C’est donc un pas vers la baisse des violences sexuelles.

On a donc rappelé que la justice ne passe pas : peu de victimes portent plainte (et qu’on ne comprenne bien, je ne porte aucun jugement là-dessus), la police et la justice ne sont que rarement à la hauteur. Rappeler les peines encourues est donc inutile. Déjà les agresseurs sont persuadés qu’ils ne seront jamais arrêtés (et ils n’ont pas tort). Ensuite la crainte de la prison n’a jamais arrêté qui que ce soit.
Devant nos oppositions multiples à ses propositions, l’élue m’a tout d’un coup demandé ce que je proposais.
Et je n’avais rien.
J’ai 50 ans, je lutte contre les violences sexuelles depuis la moitié de ma vie.
Je ne crois pas à #metoo en tant que changement structurel. Je vois juste des types déjà claqués ou subclaquants être très vaguement conspués pendant que leurs victimes ont vu leur vie/carrière/réputation brisée.

La seule chose que j’ai à proposer pour éviter que des femmes soient agressés sexuellement ou violées dans un très gros événement sur la voie publique c’est de le rendre non mixte. D’y interdire les hommes. Et cela n’est pas possible.
Peu importe que des femmes s’y empêchent d’y aller par peur des agressions ; après tout elles s’empêchent toutes seules diront certain-es.
Peu importe qu’on sache très exactement qui agresse : des hommes cisgenres.
Peu importe que toutes les réunions massives de personnes sur la voie publique créent à chaque fois une augmentation des violences sexuelles. Il ne faudrait pas en parler car cela nuirait à la fête, à l’économie ou que sais-je encore.

Nous savons (très vaguement) prévenir. Oh il y aura des pc sécurité après que les femmes aient été agressées sexuellement ou violées. Il y aura de l’éducation LGBTQI et contre les VSS. Moi qui ai tant éduqué, tant prôné la discussion, je n’y crois plus. (enfin encore un peu sinon je ne serai pas en train d’écrire cette newsletter). Tous les hommes de plus de 15 ans qui agressent sexuellement le font en toute connaissance de cause. Il suffit d’ailleurs de leur demander s’ils aimeraient qu’on fasse cela à leur sœur pour voir qu’ils sont parfaitement au courant que leurs actes ne sont pas ok. (oh pas parce qu’ils en ont quelque chose à faire de leur sœur, juste c’est « leur » sœur). On part du principe qu’ils n'ont pas compris, qu’il faut leur rappeler la loi ou que ce n’est pas ok de violer quelqu’un. Qui l’ignore ?

Bien sûr les choses en 35 ans ont infiniment progressé. Il suffit de juste s’arrêter sur les programmes télé des années 90 pour comprendre que beaucoup de choses ne sont plus admissibles. On a bien bossé. C’est pourquoi j’ai encore ce très vague mince espoir que certains hommes réagissent. Mais non je ne sais pas ce qu’il faut faire, à court terme, pour qu’une manifestation festive ne soit pas un lieu d’agressions sexuelles.

 

Perdre PiedS

Par Valérie Rey-Robert

Je m’appelle Valérie Rey-Robert et je suis féministe depuis plus de 30 ans.
J’ai beaucoup écrit sur les violences sexuelles, la culture du viol, les masculinités et le sexisme dans la culture populaire.
Etre féministe nous oblige à sans cesse réviser notre copie et penser des situations qu’on n’avait pas envisagées. Tenir compte de l’ensemble des discriminations vécues, penser chaque cas nous fait nous remettre en cause en permanence, nous interroger et repenser nos points de vue.
Et j’ai aussi 50 ans. Ma vie, parfois pas tellement facile, m’a obligée à me confronter à des moments où j’ai douté, ou je doute encore. Il est peu dans mon caractère de le partager et je vais m’y obliger avec cette newsletter.

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