Kessel

Le film qui m'a fait économiser 10 ans de thérapie

Comment le film "La zone d'intérêt" de Jonathan Glazer m'a apaisée

Perdre PiedS
4 min ⋅ 09/08/2024

Je crois en avoir déjà parlé, je souffre d’un syndrome de stress post traumatique face à la déportation de mon père, et plus largement, des camps de concentration et d’extermination et de la Shoah.
Ce syndrome s’est installé graduellement ; la première grosse manifestation a eu lieu lorsque j’avais à peu près 22 ans, il y a donc presque 30 ans. J’étais à Prague et nous visitions une exposition consacrée aux dessins d’enfants juifs en camp de concentration. Lorsque je suis entrée dans le hall de l’exposition, il y avait des signatures rouges d’enfants. J’ai fait un malaise, mon copain m’a sortie de l’expo et en émergeant, j’ai voulu taper un touriste américain que j’estimais manquer de respect aux enfants assassinés.
Peu à peu, je n’ai plus pu lire sur le sujet, ni regarder des documentaires et encore moins de la fiction.
C’est un sujet dont j’ai toujours eu honte parce que je trouvais lamentable d’être traumatisée par une période que je n’ai pas vécue. Il y a quelques années, en googlisant le nom de mon père, je suis tombée sur son témoignage sur les tortures subies à la prison de Montluc à Lyon avant d’être déporté. Inutile de préciser que cela n’a pas contribué à m’apaiser.
A ce traumatisme se rajoute l’idée de devoir ma vie, à la mort de millions de juifs, d’homosexuel-les et de tziganes. C’est évidemment irrationnel mais je me dis que mon père s’en est sorti (alors qu’il avait été déporté pour ses actes) au détriment de millions de gens déportés pour ce qu’ils étaient. Et logiquement s’il avait été assassiné, je ne serais pas là.
Ces traumatismes se sont gentiment installés pendant des années. Je n’ai jamais eu personne à qui en parler. Les enfants de déporté-es politiques n’ont pas mon âge. Les descendant-es de déporté-es juifs et juives n’ont évidemment pas le même rapport que moi au sujet.

Et puis il y a quelques mois, un jour où j’allais particulièrement mal, je me suis dit que ca serait bien d’aller encore plus mal (tu connais aussi ?). Et j’ai donc décidé d’aller voir le film La zone d’intérêt de Jonathan Glazer.
Dés les premières minutes, aussi tordu que cela puisse paraitre, je me suis sentie extrêmement bien. J’étais apaisée.


j’ai longtemps pensé qu’il y avait une impossibilité à représenter un génocide en cours dans une œuvre cinématographique. Tout comme le viol d’ailleurs. Soit on édulcore en ne montrant pas réellement ce qu’il se passe, soit on tombe dans la pornographie.
Innocent Mwanankabandi, survivant du génocide tutsi raconte ainsi à Jean Hatzfeld dans le livre La stratégie des antilopes : “C’est une grande chance, car des images du déroulement des tueries, je ne pourrais le supporter. Vous voyez une photo d’Eugénie qui court dans la forêt avec son pagne relevé autour de la taille, ou Marie-Louise qui se cache dans la niche en compagnie du chien sans égard pour ses excréments ? Ce serait dégradant. Et une photo des petites assemblées de supplications sous les papyrus, des personnes coupées rampant pour se mouiller les lèvres d’eau, ou même des vieillards faméliques grattant après des bribes de manioc ? Des images de notre vie de singes à Kayumba ou de leur vie de reptiles dans les marais, ce serait inhumain, ce serait ajouter de la peine à la souffrance des rescapés et, en plus, ne servirait à rien. Parce que ces images ne préciseraient rien à ceux qui ne l’ont pas vécu, sauf illustrer une macabre farandole. […] Mais l’intimité du génocide appartient à ceux qui l’ont vécu, à eux de devoir la dissimuler, elle ne se partage pas avec n’importe qui.”
Et de rajouter “ Il n’y a pas de photos parce qu’il n’y a pas de place pour les photographes sur les lieux des tueries, comme les marais ou la forêt. Aucun passage d’aucune sorte où un étranger pourrait se faufiler entre les tueurs, les tués et ceux qui doivent être tués. Aucune place pour une présence extérieure qui ne pourrait évidemment pas survivre.”
C’est Claude Lanzmann qui avait une position iconoclaste sur la shoah, qui déclarait que s’il y avait des photos de la shoah en train de se dérouler, il faudrait détruire les photos car elles ne pourraient émaner que des nazis.
J’avais en ce sens adopté une position encore plus extrême que Lanzmann puisque j’estimais qu’il ne pouvait avoir aucune fiction montrant le génocide. On pouvait montrer l’avant, on pouvait montrer l’après mais le pendant était inmontrable. Je me disais que la seule façon de montrer la shoah était de montrer un long film sans image avec du silence. Parce que le génocide c’est l’absence et le silence.

Alors clairement j’allais voir La zone d’intérêt dans un pur processus masochiste et pour me faire du mal. En plus un film sur la shoah filmé par quelqu’un venant de la pub, ca avait vraiment tout pour me déplaire.

Mais Glazer a réussi le prodige de mettre des images, ou plutôt des non images, sur ce qu’il y avait dans ma tête. Il a montré la Shoah par le son, par les images de ce qu’il se passe ailleurs, par des images détournées (le sang sur les bottes, la fumée, la marée de cendres dans la rivière, l’image, très forte, de Rudolph Höss qui se mouche). j’ai revu le film avec deux personnes ; l’une, juive, a plusieurs fois manqué sortir et a trouvé le film très angoissant, l’autre a détesté un film qui montre la banalité de la vie des nazis. Il en est à un stade (et je ne porte aucun jugement là dessus) où il a besoin de voir les nazis comme des monstres.
Moi, curieusement, de voir la banalité de leur existence, m’a calmée. Il y a une scène où Hedwig Höss, la femme du commandant du camp d’Auschwitz, montre à son bébé les fleurs du jardin. Il fait beau et bon, les abeilles bourdonnent, les fleurs sont magnifiques. Hedwig Höss est fort satisfaite d’être là car cela marque une grande promotion sociale pour elle et son mari. Sa mère était femme de ménage.
Pour encore citer une rescapée du génocide tutsi, elle déclare dans un livre de Hatzfeld quelque chose comme “c’est le jour où Dieu a détourné les yeux du Rwanda”. Il faut préciser que là où les juifs akhenazes se sont beaucoup détournés de la religion après la shoah, cela n’a pas été le cas des tutsis.
Cette phrase m’a longtemps parlé, moi qui suis athée, parce qu’elle semblait résoudre quelque chose qui m’est impossible à comprendre dans la processus du génocide. Cette part d’irrationnel, ici donné à dieu, me satisfaisait.
Et le film de Glazer a apaisé chez moi cette quête de réponse impossible à trouver. Depuis je me surprends à regarder et lire sur les nazis plutôt que sur les déportés. j’écoute en ce moment un podcast de l’avocat Philippe Sands, La filière (https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-filiere), où Sands échange avec le fils de Otto Wächter, l’homme qui a fait assassiner une grande partie de sa famille paternelle. Très étrangement les dénégations du fils, qui cherche à expliquer que son père n’a pas joué de rôle dans le génocide, ce qui est faux, ne me rendent pas ivre de colère, ce qui aurait été encore le cas il y a quelques années.

Je crois qu’une grande partie de ma vie a été hantée par l’absence d’images. Je vous ai déjà raconté, je crois, cette fameuse photo de la libération du camp de mon père, que j’ai scrutée des heures durant, en me convainquant que mon père est sur la photo, ce qui n’est pas le cas. J’avais besoin d’images, tout en considérant que cela serait un blasphème qu’il y en est. Et j’emploie le mot blasphème à dessein. Glazer a su mettre en images mes cauchemars.

Perdre PiedS

Par Valérie Rey-Robert

Je m’appelle Valérie Rey-Robert et je suis féministe depuis plus de 30 ans.
J’ai beaucoup écrit sur les violences sexuelles, la culture du viol, les masculinités et le sexisme dans la culture populaire.
Etre féministe nous oblige à sans cesse réviser notre copie et penser des situations qu’on n’avait pas envisagées. Tenir compte de l’ensemble des discriminations vécues, penser chaque cas nous fait nous remettre en cause en permanence, nous interroger et repenser nos points de vue.
Et j’ai aussi 50 ans. Ma vie, parfois pas tellement facile, m’a obligée à me confronter à des moments où j’ai douté, ou je doute encore. Il est peu dans mon caractère de le partager et je vais m’y obliger avec cette newsletter.

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